Affaire Baring Vostok, les victimes ont payé 28 millions d’euros pour leur liberté

Philippe Delpal et Michael Calvey @lefilfrancorussLa Cour suprême russe vient d’assouplir les conditions d’assignation à résidence du Français Philippe Delpal et de l’Américain Michael Calvey, arrêtés dans le cadre de l’affaire Baring Vostok. Dans un article diffusé aux abonnés quelques jours plus tôt, Le Fil Franco-Russe a expliqué dans quelles circonstances la Cour suprême allait annoncer cette décision. Victimes de l’extorsion, les deux expats venaient de racheter leur liberté au prix de 28 millions d’euros.

L’affaire d’extorsion Baring Vostok a franchi une nouvelle étape. Les victimes, l’Américain Michael Calvey et le Français Philippe Delpal, viennent de signer un arrangement à l’amiable en acceptant d’offrir 28 millions d’euros à leur persécuteur, selon la presse. L’affaire a commencé en février 2019, quand Michael Calvey, président du fonds d’investissements Baring Vostok, et Philippe Delpal, son directeur financier, ont été arrêtés par le FSB, la police politique russe. Un juge a immédiatement ordonné leur incarcération, remplacée six mois plus tard par une assignation à résidence dans des conditions d’isolement et de surveillance stricte.
Leur crime ? Avoir fait affaire avec un partenaire, un businessman russe peu scrupuleux, lors une opération de rapprochement entre les banques Vostochny et Uniastrum, trois ans plus tôt. Le partenaire leur reprochait un « manque d’information » et estimait son préjudice à 33 millions d’euros. L’affaire faisait l’objet d’un arbitrage à Londres, conformément aux clauses du partenariat. C’est là que le partenaire russe a sorti son atout : un « ami » qui se trouve être un ex-directeur du FSB et l’un des dirigeants de la Russie aujourd’hui, un proche de Poutine naturellement. « L’ami » a ordonné l’arrestation des deux hommes d’affaires en février 2019 et une instruction dont les conclusions ont été esquissées avant qu’elle ne démarre.
Valorisé à 3,7 milliards de dollars avant l’affaire, le fonds Baring Vostok était présent en Russie depuis 1994 et y a réalisé près de 80 projets sur les secteurs des télécoms, de l’IT, des médias, de la grande distribution. Il est notamment investisseur chez des géants locaux comme Yandex, Ozon.ru, Avito.ru, l’enseigne Vkusvill etc. Représentant souvent les intérêts des investisseurs russes qui préfèrent réinvestir en Russie à travers des fonds occidentaux pour éviter d’être spoliés par leurs compatriotes. Baring Vostok et son patron, ex-cadre de la Berd, ainsi que son directeur financier, ancien dirigeant de BNP Paribas en Russie, sont bien connus et respectés par le milieu d’affaires local. De nombreux hommes politiques russes et occidentaux, jusqu’à Emmanuel Macron, sont intervenus en faveur des deux prisonniers, en vain. Le dirigeant russe « ami » est trop haut placé pour être atteint par quelque pression.
Après dix-huit mois de privation de liberté et à la veille d’un procès dont le jugement devrait être dicté par le même « ami » – on aurait parié sur une peine de plusieurs années au Goulag assortie d’une confiscation – les victimes ont décidé de céder à l’extorsion. La décision finale revenant probablement à Calvey puisque c’est son fonds d’investissements qui sera détroussé pour racheter la liberté des deux Occidentaux mais aussi celle de quatre autres cadres de Baring Vostok emprisonnés dans la même affaire. Ils n’échapperont pas au procès, l’accusation maintient les charges. Mais après le transfert des fonds, le jugement dicté devrait être clément, avec une peine symbolique comprise dans la période de détention préventive et une libération rapide.
L’affaire ne fait pas figure d’exception en Russie. La pratique consistant à faire intervenir des relations haut placées pour faire emprisonner un concurrent afin de lui soutirer une forte somme d’argent ou s’emparer de son business, s’est développée depuis les années 2000. Avec des cas emblématiques comme celui d’Arbat Prestige, une enseigne de parfums et cosmétiques leader sur son marché. Son patron, un homme d’affaires franco-russe a été emprisonné en 2008 à l’injonction d’un « ami » haut placé qui souhaitait s’emparer de l’enseigne. Le propriétaire a refusé de se séparer de son bien, il a été maintenu en détention préventive pendant 18 mois, jusqu’à la faillite de son entreprise, ensuite relâché pour cause d’absence de toute charge contre lui.
Aujourd’hui près de 6000 hommes d’affaires et chefs d’entreprise russes sont maintenus en détention préventive selon les statistiques des associations professionnelles, souvent avec l’objectif de les faire céder à une tentative d’extorsion. Le cas de Calvey et Delpal est pourtant exceptionnel car c’est la première fois que des Occidentaux expatriés sont soumis au traitement dégradant réservé aux hommes d’affaires russes. Le climat de guerre froide instauré en Russie depuis 2014, a peut-être contribué à faire tomber le tabou qui protégeait les investisseurs étrangers.
L’affaire Baring Vostok rappelle qu’une alliance avec des partenaires russes peut devenir source de risques non maitrisés. Les risques sont d’autant plus élevés quand le partenaire potentiel fait miroiter des relations haut placées qui permettraient au projet d’obtenir des autorisations et autres permis plus rapidement que par le circuit classique. Ces relations, si tant est qu’elles existent, seront mises à contribution dès lors que le partenaire russe souhaitera revoir unilatéralement les conditions de l’entreprise commune.

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